Thomas Vinau & Florent Lamouroux | Les Murs

cover-portfolios-16Cinquante ans après la construction du mur de Berlin, plus de vingt ans après sa disparition, Berlin, ses murs, fascinent toujours. Le Mur : image centrale d’une ville que l’Histoire a faite mur : aujourd’hui, revanche de la ville sur le mur, ce sont les artistes de cette ville qui en ont repris possession : des dizaines d’entre eux, anonymes souvent, par jeu, par défi, en ont fait une toile immense sur laquelle ils fabriquent leur propre ville, scripturale, mentale, fantastique.

L’artiste Florent Lamouroux pose son regard sur ces murs : photographies qui sidèrent pour ce qu’elles laissent voir, mais aussi pour ces choix de cadres qui recomposent en retour ces murs et leurs signes – double regard. Et regard encore doublé par l’écriture de Thomas Vinau, dont le texte multiplie encore les recompositions du paysage-ville en notant une sorte de légende fuyante, écho lointain des cicatrices illisibles laissées sur ces murs comme autant de blessures, comme autant de marques visant à se réapproprier la ville.

Arnaud Maïsetti


 

Fausse couv — Estelle Petit

Fausse couv — Estelle Petit

Toute cité est un état d’âme. Berlin est féconde, à ce que l’on m’a dit, en vastes murs aveugles dressant dans la ville des pans semblables à celui-là qui obséda Bergotte dans la vue que Vermeer fit de Delft.

Peut-être la ville s’érige dans ces mystères imposants, délibérément nus, dans cet aveuglement géométrique. Elle y prend sa tournure. On m’a dit aussi que l’ambition des grapheurs est d’y apposer leur marque, chacun plus visiblement que les autres, « bigger than the others ». Pour autant jamais les mots dans leur démesure ne concurrencent les hauteurs et les largeurs que la ville échappe. Hommes et mots criés silencieusement aux murs ne sont que passagers de ce qui en la ville les hante : béton, rumeurs, tumulte, dureté implacable.

Au bout du compte demeurent les murs, un vide, une surface opaque et entêtante. Et par les murs on se regarde soi-même aussi.

Réduite à ces pans, la ville n’est qu’opacité, butée, solitude, immobilité et silence. Les murs « témoignent seuls de par quoi la ville commande à ceux qui la font . » À leur dureté s’adossent les mots, s’inscrivent les présences fugaces, se frottent les corps auxquels s’accroche la folie ou l’ivresse de la ville.

Il suffit d’insérer dans les passe-vues des diapositives quelques fragments des emballages que sécrète la vie urbaine pour que, littéralement, s’inscrive par-dessus et en plus grand encore les slogans, les mots, les logos, les commandements publicitaires d’une fiction impersonnelle.

La ville appelle peut-être aussi ce vide spectaculaire (ou ce spectacle vide). Géométries mornes, marges, signes qui, comme le disait Manoel de Oliveira, « baignent dans la lumière de leur absence d’explication », les images qui adviennent alors sont des objets bizarres, fascinants et étranges, combinaison de signes ou de visées qui nous laissent entre-deux, entre le visible et le lisible.

Jérémy Liron

— Suivre l’actualité du plasticien Florent Lamouroux sur le site de la galerie Isabelle Gounod
— Lire le blog de l’écrivain Thomas Vinau

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