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Marie-Laure Hurault & Frédéric Khodja | Au canal

Couverture du livre Au canal

On n’évacue jamais la question du rapport du texte aux images, quand bien même on y revient, on la pratique. Peut-être est-ce même au fond la seule question : quelles images lève un texte ? Quelle forme de récit s’esquisse au-dedans, par-dessus, à travers les images ? Comment s’accordent en un livre qui les met en présence, c’est-à-dire dans notre expérience même du monde, ces deux régimes du lisible et du visible, ces deux temps du récit et de la présence ?

Sous le pont, dans les ombres, les bois gluants du bord de l’eau, l’horizon bascule, s’affole comme on le dirait d’une boussole. Les temps, les figures se confondent, se superposent ou se corrompent à la faveur d’une angoisse insidieuse.

J’ai tué cet homme. Je l’ai poussé au fond du canal et le même jour, à quelques instants d’intervalle, à quelques mètres de là, je me suis arrêtée. Suffocations, tremblements en rafales, abaissement anormal des pulsations cardiaques, je crois que mon cœur a lâché. Si c’était à refaire, s’il était possible de recommencer, sans rien changer, à mains nues, je le pousserais de nouveau au fond du canal. Parcourus de frissons, agités par le souvenir, mes doigts hésiteraient peut-être, mais à coup sûr ils ne se trahiraient pas.

L’homme est au fond de l’eau, ses yeux se sont éteints. Quand je l’ai poussé, mes doigts se sont calés bien à plat contre son dos, loin de se raidir, ce dos se courbait sous mes mains engourdies, le torse à peine contracté est tombé en avant sans luxe de mouvements. Nulle débauche de cris. Ce geste, je ne l’avais pas prémédité, ce sont mes mains hors contrôle qui se sont lancées en avant, elles avaient pour objet d’inverser le cours des événements sinon, du moins je le croyais, c’est lui qui, à ce moment ou à un autre, m’aurait poussée.

C’était un matin, un début de printemps, il était encore tôt, je m’étais penchée au-dessus du canal, cet homme est venu se placer juste derrière moi et ensemble nous avons écouté le bruit de l’eau. Ses bras m’ont serrée inconsidérément aux épaules. Crainte sans doute injustifiée, j’ai évité de me débattre, je n’ai pas bougé, jusqu’au moment où s’est déclaré ce mouvement de panique, j’ai projeté ma tête vers l’arrière. Je ne savais plus si les bras posés sur moi me retenaient ou s’ils cherchaient à me pousser. Ce doute, je l’ai chassé mais en retour une force en moi s’est réveillée, je me suis jetée sur lui avec une violence que je ne me connaissais pas. Dans la turbulence, un grognement est passé entre nous comme un coup de vent. Le paysage s’est inversé.

Au canal est un texte de vertige, de folie qui tient du rêve et du délire. Un texte qui joue du basculement, du déséquilibre et emporte avec lui ce qui fait le monde coutumier pour le désétablir ou le restituer à son vertige le plus profond, sa précarité la plus inquiète. Car toujours quelque chose appelle dans les angles morts, dans l’indéfini des marges. Tout le long, d’un tableau à l’autre, le canal s’impose comme le personnage central, inhumain ou informe s’insinuant dans les êtres. Territoire familier et angoissant, redouté et insistant comme ces puits que l’on porte au-dedans, ces appels du chaos, il n’est pas sans évoquer la Zone de Stalker, filmée par Tarkovski dans son vertige géographique, dans la tension dramatique qui en dessine l’espace. Il devient une obsession, le lieu de ce qui réclame et qui n’est jamais dit.

Les images de Frédéric Khodja n’illustrent pas le texte de Marie-Laure Hurault en se donnant à lire. Elles ne racontent pas. Elles n’anticipent pas une description que l’on va lire et elles ne sont pas la confirmation imagée à posteriori des situations que le texte nous invite à nous figurer. Enigmatiques pour celui qui en attendait autre chose, elles s’invitent davantage comme sensations, comme éléments de trouble, rejouant sous leur mode propre le déséquilibre par lequel la fiction se met en marche, comme autant de trouées, autant de figures. Images narratives et images visuelles, dans une proximité d’esprit dévoilent leur abîme, leur vertige, les capacités qui sont les leurs de se tordre, s’inverser, se creuser pour concourir à l’expression d’une vérité convulsive.

L’oubli m’a frappée. Avec une force aussi brutale que celle que je venais de donner. À demi somnolente, j’ai réussi à me traîner un peu plus loin sur un carré d’herbe fraîche. Allongée, ventre à terre sur l’herbe légèrement humide, sans comprendre exactement ce qui m’arrivait, j’ai senti à quel point les forces me manquaient, mes bras ont entouré ma tête, mes yeux sont restés tournés en direction du canal. C’est là que tout a commencé. Par bonheur, j’avais eu la présence d’esprit de détacher mon foulard noué trop serré autour de mon cou et, tandis que mes yeux reposaient sur l’eau, des échauffements sur mon visage juste à l’endroit de la brûlure sur ma joue m’ont ranimée, je suis revenue à moi secouée par de petits rires mécaniques. J’ai rampé jusqu’à l’eau et je me suis penchée au-dessus du canal.

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Au canal | Extrait « J’ai tué cet homme »

Couverture du livre Au canalAu canal

J’ai tué cet homme. Je l’ai poussé au fond du canal et le même jour, à quelques instants d’intervalle, à quelques mètres de là, je me suis arrêtée. Suffocations, tremblements en rafales, abaissement anormal des pulsations cardiaques, je crois que mon cœur a lâché. Si c’était à refaire, s’il était possible de recommencer, sans rien changer, à mains nues, je le pousserais de nouveau au fond du canal. Parcourus de frissons, agités par le souvenir, mes doigts hésiteraient peut-être, mais à coup sûr ils ne se trahiraient pas.

L’homme est au fond de l’eau, ses yeux se sont éteints. Quand je l’ai poussé, mes doigts se sont calés bien à plat contre son dos, loin de se raidir, ce dos se courbait sous mes mains engourdies, le torse à peine contracté est tombé en avant sans luxe de mouvements. Nulle débauche de cris. Ce geste, je ne l’avais pas prémédité, ce sont mes mains hors contrôle qui se sont lancées en avant, elles avaient pour objet d’inverser le cours des événements sinon, du moins je le croyais, c’est lui qui, à ce moment ou à un autre, m’aurait poussée.

C’était un matin, un début de printemps, il était encore tôt, je m’étais penchée au-dessus du canal, cet homme est venu se placer juste derrière moi et ensemble nous avons écouté le bruit de l’eau. Ses bras m’ont serrée inconsidérément aux épaules. Crainte sans doute injustifiée, j’ai évité de me débattre, je n’ai pas bougé, jusqu’au moment où s’est déclaré ce mouvement de panique, j’ai projeté ma tête vers l’arrière. Je ne savais plus si les bras posés sur moi me retenaient ou s’ils cherchaient à me pousser. Ce doute, je l’ai chassé mais en retour une force en moi s’est réveillée, je me suis jetée sur lui avec une violence que je ne me connaissais pas. Dans la turbulence, un grognement est passé entre nous comme un coup de vent. Le paysage s’est inversé.

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L’homme était maintenant tourné vers moi, le canal juste derrière lui, nos têtes se frôlaient, étonnamment proches après cet incident. Passif, patient et très calme mais, je le voyais, il cherchait une défaillance au fond de mes yeux, je n’ai pas pris le risque, je n’ai pas attendu. Sans manquer d’énergie, j’ai réagi la première, je l’ai saisi à la gorge. Il était asphyxié, dans l’incapacité de parler. Il me restait à l’assommer d’un bon coup sur la nuque, après je l’ai poussé. Je l’ai suivi des yeux tandis que son corps gagnait le canal. Je l’ai accompagné. La chute au ralenti en a paru plus longue, mes pupilles ont rétréci, j’ai toussé, mes tempes se sont creusées. J’avais très envie de boire. Le corps en tombant m’a éclaboussée, le bord de mes habits mouillé par l’écume a roussi, des gouttes d’eau tombées sur l’une de mes joues l’ont brûlée, brûlant du même coup le souvenir de ce qui venait d’arriver.

L’oubli

L’oubli m’a frappée. Avec une force aussi brutale que celle que je venais de donner. À demi somnolente, j’ai réussi à me traîner un peu plus loin sur un carré d’herbe fraîche. Allongée, ventre à terre sur l’herbe légèrement humide, sans comprendre exactement ce qui m’arrivait, j’ai senti à quel point les forces me manquaient, mes bras ont entouré ma tête, mes yeux sont restés tournés en direction du canal. C’est là que tout a commencé. Par bonheur, j’avais eu la présence d’esprit de détacher mon foulard noué trop serré autour de mon cou et, tandis que mes yeux reposaient sur l’eau, des échauffements sur mon visage juste à l’endroit de la brûlure sur ma joue m’ont ranimée, je suis revenue à moi secouée par de petits rires mécaniques. J’ai rampé jusqu’à l’eau et je me suis penchée au-dessus du canal.

Constellée

En jouant des coudes, je me retourne. Je reste étendue, allongée sur le dos, mes bras tendus vers l’arrière juste au-dessus de l’eau. Surprise par la nuit, je m’attarde, prête à me consacrer à une partie du ciel. La nuque basculée, là-haut, à côté des étoiles, je prends des repères, j’inscris des éléments brillants, je les joins. Sur une vaste étendue de bleu je trace avec mes yeux la forme d’un carré. Avant la pointe du matin, quand les étoiles commencent à disparaître, au loin la figure se maintient, elle habite le ciel. Prises dans cette toile, inimitables et reconnaissables entre toutes, se bousculent des voix, peuplades de ma nuit. Ces voix se mêlent à des étoiles tardives qui ne se sont pas encore effacées, retenues abusivement dans le ciel par mes traits. Oublieuses de leur trajet, bousculées, ces étoiles retentissent de forts éclats sonores. Les voilà en perte d’équilibre, elles chutent vers le bas de mon tracé. Elles tremblent, j’assiste à de lointaines danses dont la frénésie rappelle la transe, elles s’unissent, pèsent de tout leur poids, ma délimitation cède. Le ciel se déverse sur moi. Lumineuses, les étoiles tombent en une fine pluie de printemps m’effleurant du tranchant de leur aiguillon. Je suis pleine de bouts d’étoiles. Cela se fait sans blessure, les étincelles sur mes bras argentés, je les goûte du bout des lèvres, un peu salées, un peu piquantes, je les trouve encore chaudes au palais. Des paillettes colorent mes yeux, je vois la fin de la nuit, ma vision est moins nette mais je vois bien plus loin. Tenture uniforme, le ciel se charge d’un bleu où mes voix se sont tues ; d’autres voix se rapprochent, impatientes et qui vibrent, dont le timbre me reste étranger. Sensation juste ou erronée, je suis le réceptacle de ces hordes.

Sur la dalle

Me voici debout sur une dalle plate et blanche, cette dalle s’impose à moi comme une marche, une limite à ne pas dépasser, mais je ne sais pas du tout où je suis, ni comment je me suis retrouvée à cet endroit. La lumière est forte, la dalle est froide, il doit être près de midi. J’observe les alentours, ma vision reste floue, je cherche à reconnaître les lieux, mes yeux sont attirés par un petit sentier que j’ai probablement emprunté pour venir jusqu’ici, c’est un passage exigu caché dans des broussailles.

Pieds nus sur la dalle, tout près, j’entends un battement dans le paysage, le roulis d’une eau contenue. On dirait le doux bruit du canal, cela remue juste sous moi. Je vérifie avec soin que cette dalle scellée ne bouge pas. À passer sur la pierre, ma main détecte un frottement, une respiration muette. Je m’allonge. Les battements s’atténuent, je ne les retrouve plus.

Ces bruits sont prolongés par des mots qui m’échappent, je me surprends à parler à haute voix. L’homme est au fond de l’eau, ses yeux se sont éteints. Ces mots imprévus lancés sans maîtrise fusent avec une rapidité étonnante, mon timbre est plus grave qu’à l’ordinaire, ma voix plus rauque et, comme si ces mots l’avaient convoqué, devant moi un homme s’avance. Tout bien considéré, ce visage ne m’est pas inconnu, j’ai surtout l’impression de connaître ses yeux et sa bouche qui parle peu. C’est l’homme qui habite le cabanon près du canal, ce détail me revient accompagné de quelques rares images ainsi qu’une précision sur son nom, on l’appelle Monsieur Léon. Je me redresse. Assise sur la dalle, je suis prête à engager la conversation, je commence par esquisser un sourire de circonstance, je suis ravie de retrouver un visage de connaissance mais ce visage affiche sa colère, l’homme me prend à partie, il n’a pas l’air de plaisanter, il exige que je descende immédiatement de cette dalle. Je descends.

Mon poignet dans sa main, très attentif, il écoute le pouls. Le ton est sérieux, l’homme prudent et discret chuchote, il me parle au creux de l’oreille. Selon lui, insouciante, je viens trop souvent de ce côté du canal. Depuis deux ou trois jours, je rôde dans les parages, ce coin ne lui appartient pas, ni à lui ni à personne, tout le monde a bien le droit de s’y aventurer mais encore faut-il ne pas en méconnaître la loi, qu’il se charge de faire respecter : les mains contre mes avant-bras, il me repousse de plusieurs pas.

Nous nous retrouvons serrés l’un face à l’autre sous les branches tombantes d’un saule. Il reprend la parole, toujours à très basse voix. Tiens, écoute, voici la loi. Au canal toute parole est interdite. Me regardant droit dans les yeux, les siens s’arrondissent, il ajoute un principe qu’il dit élémentaire. Au canal, toute parole, même prononcée à mi-voix, court le risque d’en faire apparaître une autre. Une déclaration livrée sans explication, je la considère comme de la plus haute importance. En signe d’approbation, d’un mouvement de tête, je le remercie. Après un geste affectueux, sa main passe dans mes cheveux, il m’indique le sentier qui s’enfonce à travers les broussailles, par là je pourrai rejoindre le chemin principal. D’un regard entendu, il retourne près de la dalle où il dépose un petit caillou avant de disparaître. Cette dalle, je la tiens pour responsable des mots que j’ai proférés malgré moi. Je l’observe puis la contourne. Je me baisse pour récupérer mon foulard que j’ai laissé tomber par mégarde, je l’enroule et je le noue autour de mon cou. Un mal récent échauffe ma gorge, je m’éloigne du canal, la gorge en feu et comme couverte de braises. Je prends le sentier. En peu de temps me voici à une bifurcation qui me conduit à un chemin bien plus large. Planté sur le bas-côté, un panneau de bois annonce l’entrée du village.