Louis Imbert | Faces

Louis Imbert est né en 1982 à Suresnes.
Journaliste, il a travaillé en Iran, en Asie Centrale et en Afghanistan pour la presse écrite et la radio. On peut le suivre sur son blog samecigarettes.

 

Préface

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Disons que ces images me fascinent justement parce qu’elles opposent une part de silence têtu aux récits du monde.
Louis Imbert

À parcourir des photographies, on lit autant l’histoire racontée par l’image, que l’autre, celle qui l’a produite, celle qui l’a prise – et qui manque, nécessairement, dans l’image : tout cet arrière-plan, ou plutôt ce hors-champ qui l’a permise.

Exception dans notre collection portfolio, le livre de Louis Imbert ne comporte aucune peinture, aucune image, aucune photographie : ce n’est pas même un texte sur la photographie, ou l’image – mais seulement un texte tout entier construit sur sa recomposition, mentale, fantasmatique, manquante : écrite.

On a tous, désormais, nos photographies dans nos ordinateurs : les images personnelles, celles d’autres qu’on emprunte, côtoient peintures numérisées, photographies de presse, celles qui marquent et deviennent la signature d’une époque, ou plus intimement d’un rapport personnel à notre époque. Les récits que ces photos racontent sont une part de notre histoire : brassage intime et universel dont notre regard est en retour constitué, ou pour ainsi dire armé, quand il faut envisager le monde.

Et si les photographies nous dévisageaient aussi ? Si les images possédaient leur propre mémoire  ? Que notre mémoire était déposée en elles ?

La mémoire des images – exercice douloureux que celui d’essayer de recomposer de mémoire telle ou telle image vue, même celle qu’on connaît le mieux. Mais qu’on la
retrouve, devant soi, à l’écran, et cette mémoire soudain s’abolit dans l’évidence immédiate qui ne connaît aucune durée pour s’établir, dans l’instant. Alors, quand L. Imbert écrit l’image, à nous refusée, c’est ce double jeu de mémoire et d’oubli qui se confronte, et se fait face.

Le texte de Louis Imbert, dans sa vitesse, sa précison, sa faculté à se saisir de quelques images données (peinture de Bonnard, photographies de Depardon ou de Alex Majoli, photos de guerre aussi) pour chercher en elles, et au-delà d’elles, quelque chose qui pourrait percer le mystère de leur fascination dit puissamment ces jeux de regards et de mémoire que fabrique la photographie dans nos imaginaires et nos vies. Récit qui cherche à interroger, sous les images, la fascination que quelques-unes exercent sur le regard qui s’y anéantit : processus de regard qui rejoint, en l’amplifiant, celui que la lecture opère. Ce qu’on lit dans une image : tout un récit immédiat, linéarité toujours recomposée selon la course de l’œil qui la parcourt, récite à chaque nouvelle vision une nouvelle manière de disposer de cette histoire.

En creux, se lit un autre récit, plus intime, celui que l’auteur, journaliste, voyageur, entre l’Europe, l’Asie et les États-Unis, livre, à chacune des images évoquées qui finissent par produire étrangement une sorte d’autoportrait en autres visages.

Un texte composé d’images, donc, sans qu’aucune des images racontées ne soit reproduite ici – c’est qu’à la face de ce livre, en son revers peut-être, se joue la recomposition, pour chacun de nous, d’images que nous ne connaissons pas, mais qui finissent, peu à peu, par nous regarder : et d’autres, que nous connaissons mieux, et que nous voyons prendre d’autres visages, apparaître sous d’autres faces.


Écriture enfin de l’image, qui est un signe fort dans notre collection, quand elle affronte le geste de voir avec celui d’écrire : ou quand la face interne de l’image regarde et appelle sa formulation impossible qui l’écrira.

« À parcourir ces images, je ne débusque rien. J’ai la tête étroite, une idée neuve c’est chose rare. Je tourne. Il y a ce mouvement qui ne va pas jusqu’à comprendre. Je
cherche une relance, comme à écouter en boucle tel pan de musique pendant des heures pour cela qui à tel instant m’élance. Et puis j’oublie, je sens venir. Justement ça qui appelle la phrase. »

Arnaud Maïsetti


Postface

Des images posées, piquées aux murs, dans le décor de la ville ou de votre intérieur, dans les motifs, dans les journaux et dans les livres. D’autres qui remuent à la télévision, à la surface d’un écran. Des images qui sont des objets du monde. Et certaines parfois qui le creusent. Certaines qui ouvrent leur espace propre, qui appellent ce dont elles témoignent là où elles se manifestent mêlant les lieux et les
temps, ou qui manifestent leurs qualités d’images, leurs qualités propres dans leur façon de témoigner et qui les fait excéder tout témoignage, toute vocation documentaire.

Qui vous retiennent. Des images qui finalement créent un monde dans le monde, qui vous habitent autant que vous les habitez, qui vous regardent autant que vous les regardez.

Le texte de Louis Imbert est le livre d’un regard posé sur ces images qu’il collectionne et sonde jusqu’à espérer qu’elles livrent quelque chose, qu’elles se disent. Des corps, des hommes, des visages surtout et quelques vues qui portent un peu du corps et du visage de qui les a forgées. Et comment ces visages se compliquent d’être pris dans l’image qui fait par-dessus eux un visage encore,
une « figure »

C’est sous le titre de « visages » qu’il nous a d’abord confié ce texte avant de lui préférer celui de « faces » et ce livre tout entier se tient dans cet écart en lequel jouent les images : entre la pure présence, ce « point de fascinante étrangeté » en lequel elles se tiennent et ce qu’elles convoquent et font sinuer en nous. Je me souviens de cette préface par laquelle Artaud présentait une exposition de
ses dessins et de ce qu’il insistait sur la difficulté de peindre un visage ou plus probablement de l’incarner. Cette phrase : « le visage humain n’a pas encore trouvé sa face ». De Holbein à Ingres, dit-il, des portraits qui ne sont toujours que des « murs épais », mutiques. Si l’ambition d’Artaud est de passer de l’autre côté de ce mur qu’est le portrait, pour essayer d’atteindre le visage que le portrait masque, de « forcener le subjectile » ou de ne pas se laisser trahir par ce subjectile qu’est la page, force est de constater que les images photographiques quelquefois dérobent au fond du mystère mutique de leurs faces quelque chose qui pourrait bien être un visage et qui alors vient à nous.

Souvent la photographie a manifesté l’influence visuelle des tableaux dont les compositions et les gestes la hantent. On a en mémoire la photographie de Georges Mérillon connue sous le nom de Pieta du Kosovo dont les lumières, l’expressivité des poses et des gestes lèvent des souvenirs de Caravage. Ce titre de Faces, c’est appuyer sur ce en quoi les images dressent des regards aveugles auxquels nos propres regards s’affrontent. Toute la tradition iconique de l’incarnation, la Véronique de Philippe de Champaigne. Ces images auxquelles on bute. Retenir ce Retour ligne automatique
mot de « faces », c’est dire comme les images ont des regards qui vous repoussent, qui font que dans leur fixité il vous semble qu’elles ne font toujours que s’éloigner, devenir lointaines, étrangères. Qu’elles s’esseulent. Mais c’est dans ce mouvement paradoxal qu’elles nous ouvrent au travail du regard et alors ce que l’on verrait sourdre des images ce ne serait pas une seule présence fascinante, mais « le toucher pensif en quoi elles changent la vue ».

Au fond, j’étais enthousiaste d’accueillir dans la collection Portfolios précisément ce livre sur l’image, sur notre rapport aux images et qui ne contiendrait matériellement aucune photographie, un livre qui précisément travaillerait à tracer le portrait (forcément subjectif) de ces faces qui nous hantent et en lesquelles parfois un visage nous semble familier.

Jérémy Liron

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