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Jean-Marc Scanreigh & Armand Dupuy | Tondi

cover-portfolios-11On se demande d’où vient le tondo. On en a peu en tête : la vierge à la chaise de Raphaël avec ses manières, un triple autoportrait de Johannes Gumpp, un Michel-Ange. On pense aux oculus perçant aux rotondes un morceau de ciel infini et à ces décors peints imitant ces mêmes percées dans des raccourcis audacieux. La chambre des époux de Mantegna, à Mantoue. On pense à ces miroirs flamands courbant le monde dans leurs reflets. Et incidemment au visage de méduse dans le poli du bouclier de Persée.

Sans doute les tondi de Scanreigh conservent-t-ils ces échos multiples puisés dans cette histoire subjective dont les peintres accompagnent leurs audaces. Autant qu’ils évoquent plus prosaïquement quelque chose d’un siphon ou de ces plaques ou coupelles dans lesquelles frayent les bactéries à l’aplomb des lentilles du chercheur.

Quand Armand Dupuy évoque à propos de la peinture de Scanreigh un « dos », « fatras sans nom, boule marécageuse, falaise ou bête féroce », on est tenté de bricoler pour soi une image de méduse, une face qui grouille prise dans la confusion du reflet courbe d’un bouclier à l’image du monde qu’il clos sur lui-même : Une image pétrifiante, aveuglante, excédant les mots que l’on voudrait tendre pour s’en saisir.

J. Liron


 

Fausse couverture — Estelle Petit

Fausse couverture — Estelle Petit

Si sur les cartes anciennes, la représentation du monde prend la forme circulaire d’un tondo, c’est peut-être parce que tel était le point de vue évident de la totalité : le réel dans sa nudité offerte, coupe latérale d’une terre exposée dans un déroulé circulaire ; aujourd’hui, ce que nous propose le globe vise moins une objectivité qu’une suppression du point de vue…

Et quand on retrouve le geste du tondo, qu’est ce qui décape tant le regard ? Qu’est ce qui change dans l’appréhension qu’on a de cette forme, et du monde en regard ?

Dans le tondo, on embrasse immédiatement le point de vue d’une verticalité supérieure, englobante ; perspective en surplomb qui ne peut être que celle d’une transcendance irradiante. Malgré moi, cela m’évoque les vers de Manset, pour Bashung : « À voir le monde de si haut / Comme un damier, comme un légo / Comme un imputrescible légo / Comme un insecte mais sur le dos ».

Cette vision retournée, ce dos exposé et mouvant, surpris presque dans ses déplacements, c’est précisément celle de ces tondi — mais le coup de force de Scanreigh résiderait précisément dans cette volonté de neutraliser l’objectivité : en contournant la figuration totalisante, on assiste à une sorte d’immanence sans origine, sans point de vue — de là le silence que ces toiles nous impose ; silence si profondément et justement interrogé par le texte d’Armand Dupuy qui rejoint, via Beckett (et peut-être Blanchot ?) le désastre d’un regard qui nous adresse en retour un innommable irréductible : le bruissement d’un monde retourné, à la fois exposé et retranché, tout en même temps délivré et déchiré.

A. Maïsetti


Biographies

Armand Dupuy, né en 1979 à L’Arbresle, près de Lyon, a collaboré à de nombreuses revues et publié plusieurs textes poétiques, notamment distances et dehors / hors de / horde (2008), en avant les et 9’32/Pollock (2009) aux éditions publie.net. Les paensements d’Arrière-arrière-grand-maman a été publié en 2009 chez Animal graphique et L’évidence feuilletée d’un monde et être et sont à paraître aux éditions Nuit Myrtide et la Rivière échappée très prochainement. Il a également fondé les éditions Mots Tessons.

Jean-Marc Scanreigh, né en 1950, est peintre, dessinateur, graveur et éditeur de livres d’artiste. Il collabore avec de nombreux auteurs comme en témoignent les catalogues raisonnés édités par la bibliothèque de Lyon en 1988 et « Livres à l’envi » par Mémoire Active en 2004. Une monographie sur sa peinture, « Pour un Scanreigh historié » avec un portrait littéraire de Jacques Jouet est édité par le même éditeur en 2008. Scanreigh vit actuellement à Nîmes où le Musée des Beaux Arts l’a invité en 2009 à investir la rotonde pour une exposition consacrée à ses tondi. La Bibliothèque du Carré d’Art présentera en 2011 une rétrospective de son œuvre gravée.

 

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Jérémy Liron & Armand Dupuy | L’Évidence feuilletée d’un monde

cover-portfolios-10Qu’est-ce qui précède la toile : le regard de l’artiste, ou le mouvement du monde vers lui ? À l’invitation du Lab-Labanque de Béthune, Jérémy Liron a exposé la suite de son projet Landscape(s) au premier étage des appartements de l’ancienne Banque de France. Armand Dupuy a écrit ensuite depuis ce travail le texte du catalogue — repris et édité ici par Publie.net.

Au lieu de poursuivre la série entamée, le peintre a répondu à l’appel du Centre d’Art en déplaçant la question de ces toiles vers ce qui les produit et les happe. Jérémy Liron vit et travaille à Lyon ; pour rejoindre Béthune où installer les tableaux, c’est près de 700 km de train. Alors, du défilement du réel au-dehors et de ce mouvement vers le lieu de l’exposition, le peintre s’est emparé pour en faire précisément le matériau du projet.

Photographies et notes de la traversée nourrissent le travail et c’est naturellement qu’on les retrouvait dans l’exposition, moins pour l’illustrer que pour retourner la question : si le monde avait précédé les tableaux, son écriture leur fait face en retour et dialogue avec eux.

Généalogies multiples du tableau : origine et fin du regard qui travaille le réel depuis la question qu’on lui adresse en chemin, et dont l’adresse devient le geste même du peintre, qui écrit : « Qu’est-ce qu’on emporte de soi à regarder la route ? Et qu’est-ce qu’on y laisse ? Le réel est un cadre qui déborde sans cesse. »

Le texte rédigé par Armand Dupuy voudrait dresser ici avec précision les territoires de ce travail où le paysage habite dans une façade qu’inlassablement le peintre interroge. La route qu’emprunte l’artiste pour aller vers la toile est celle qui traverse le monde — cette expérience littérale fonde la démarche, et questionne profondément le sens de ce geste : dévisager le réel.

Arnaud Maïsetti


Le blog de Jérémy Liron : les pas perdus ; et le site où l’on retrouve ses travaux.
Armand Dupuy a déjà écrit quatre textes pour publie.net (en avant les ; 9’32 Pollock ; Distances ; Dehors / hors de / horde) qu’on peut retrouver ici.


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Laurent Herrou & Jeanpierre Paringaux | Bruxelles Plic Ploc

cover-portfolios-8Le projet de la collection obéit depuis le début au désir de confronter le travail d’un plasticien avec celui d’un écrivain : jouer l’articulation d’un regard avec la parole ; prendre le parti du frottement contre celui de l’illustration, dispositif de circulations au risque de la porosité, et faire naître des hasards les plus belles correspondances.

Le travail que nous proposent l’écrivain Laurent Herrou et le photographe Jeanpierre Paringaux possède pour lui l’évidence d’une telle correspondance, parce que leur projet y est ici de part en part, et depuis quelques années, échange. Si chacun possède ses singularités, leur articulation joue l’un pour l’autre, en diffusion : les deux artistes travaillent l’un avec l’autre, c’est-à-dire aussi l’un contre la forme de l’autre, miroitement intense de l’image sur son écriture, et de l’écriture en regard de l’image.

Journal tenu lors d’une résidence à Bruxelles — la ville devient la plaque impressionnante où se réfléchit cette articulation : de la ville, on dira peut-être qu’elle finit par devenir le lieu de la rencontre, en point de fuite qu’on n’atteindra jamais. Est-ce que l’image est l’espace projeté dans lequel les textes se recueillent en précipices intimes ? ou leur conscience même, l’intériorité de ces fragments de journal, qui disent au jour le jour les lectures (Sagan) les rêves (ses peurs), les désirs (dans ses douleurs les plus profondes, les plus {extrêmes}) et les joies qui accompagnent le passage des jours ?

Mais la dialectique intérieur/extérieur est illusoire ici, parce qu’aucune secondarité ne fait fonctionner la machine désirante qu’est Bruxelles Plic Ploc — les deux formes ne cessent de questionner leur rapport : rapport sensible, rapport de force comme en l’autre trouver ses propres questions,  rapport de faiblesse aussi, en ce que l’objectivité que ne cesse de renvoyer le monde ne suffit pas, n’est jamais suffisante en regard de la question qu’on lui adresse.

Devons-nous (me) déconstruire ensemble — comme je le fais seul de l’écriture, depuis tellement d’années — pour que j’aie une chance de (re)vivre ?

Solitudes essentielles qui s’affrontent au geste de montrer le monde, de le dire ; solitudes qui trouvent en elles-mêmes la possibilité de se rejoindre.

Arnaud Maïsetti


Biographie

Laurent Herrou est l’auteur de trois romans (dont Je suis un écrivain, sur Publie.net) et de textes autofictifs dans plusieurs collectifs (Ecritures, la Rue Saint-Ambroise, Arès…).

Son travail avec le photographe Jeanpierre Paringaux s’écrit au quotidien sur le blog L’emploi du temps ; il a donné lieu à plusieurs publications (extraits dans la revue Pylône, L’emploi du temps à New York sur Publie.net).

On peut retrouver les photographies de Jeanpierre Paringaux sur son site, dans les revues Ninja et Hétéroclite et chez l’écrivain Jérôme Bonnetto.

Les textes et photographies de Bruxelles Plic Ploc ont été réalisés lors d’une résidence à Passa Porta, Bruxelles, en novembre 2009.

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Philippe Blanchon | Manifeste

cover-portfolios-7Philippe Blanchon est poète et écrivain, il est né en 1967. Il a publié Le poème de Jacques suivi de L’Ambassadeur aux éditions Mona Lisait en 2001, La Nuit Jetée en 2005 et Capitale sous la neige en 2009 aux éditions l’Act Mem, volumes qui constituent les fragments d’une vertigineuse fiction en vers dite depuis plusieurs voix et semblant devoir s’étendre sans fin. Ses poèmes antérieurs ont été repris sous les titres Le reliquat de santé (La Courtine, 2005) et Janvier (La Part Commune, 2009).Editeur, il a publié plusieurs textes inédits d’auteur majeurs de poésie moderne, William Carlos Williams, E. E. Cummings, Jean Legrand, Eugenio Montale, Italo Svevo, Herman Melville, ou encore Charles Olson, notamment.Un moment la question se pose de savoir si l’on doit classer les livres de sa bibliothèque par genre, par auteur, par collection, par domaine. Tentation formaliste parfois de regrouper toutes les couvertures rouges des quadriges de puf, le jaune des Verdier etc. Le problème avait retenu Perec et il semblait qu’aucun classement ne pouvait convenir à une pensée qui les dépasse tous et ne cesse de se jouer des genres. Le plus souvent les choses finissent par s’agréger par affinités, ordre de lecture, outils d’un travail en cours : en un aménagement personnel. Les éditions publie.net n’échappent pas à cette nécessité de ranger pour orienter et à l’interpénétrabilité des rubriques, au flou des frontières : atelier des écrivains, zone risque, voix critiques, formes brèves… plus repères que rubriques.

Le texte de Philippe Blanchon se présente sous le titre de Manifeste et nous renvoie à ces périodes modernes qui les virent fleurir dans les poches d’une jeunesse inspirée : manifestes surréalistes, cubistes, futuristes, dada… ainsi énonce-t-il quelques positions, déclare-t-il quelques oppositions. Mais très vite sa forme dépasse son objet, comme par ironie, pour devenir poème. Poème dessous lequel perce quelque pamphlet (à la manière du Julien Gracq de la littérature à l’estomac), journal critique d’un philologue croisant les auteurs de ses lectures en une curieuse réunion posthume, histoire d’un dialogue fertile entre poésie et roman jusqu’à la confusion des genres (On retrouve ici cet élan idéal, cette utopie féroce des Manifestes).

Poème critique qui jouerait dans la forme ce qu’il énoncerait dans le fond, fond et forme ne faisant alors plus qu’un. « Et les frontières disparaissent (se nomment pour disparaître), écrit-il. » (On entend à mi-mots cette critique du français qui sépare la théorie du littéraire quand les anglo-saxons ou les russes réunissent.) Critiques de ceux qui s’acharnent encore à distinguer, à désunir : « vous faites de la peinture abstraite ou figurative ? », demandera-t-on à un peintre, n’admettant aucune confusion et se coupant par là même de comprendre quoi que ce soit à la peinture. Curieux objet en somme que ce Manifeste qui échappe à nos bibliothèques ou qui y a plus que tout autre sa place.

JL

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Nicolas Aiello | Entre deux

9782814502765Il nous est à chacun arrivé, dans une bibliothèque ou chez un bouquiniste, ouvrant un livre, d’y trouver la trace matérielle d’un précédent visiteur, et d’éprouver ce sentiment mêlé de curiosité et de rêve : une énigme qui nous concerne.Les livres ont constitué notre imaginaire. Lequel d’entre nous, quand nos bibliothèques basculent dans l’univers virtuel, pour ne pas s’interroger sur ce que nous avons déposé de nous-mêmes dans les livres, et qu’il s’agit de ne pas laisser perdre ?Nicolas Aiello est plasticien, il travaille en permanence sur l’espace et les signes urbains.Dans une bibliothèque rurale (Frocourt), puis à la bibliothèque municipale de Montreuil (Seine Saint-Denis), enfin à la BPI (Beaubourg, Paris), il a photographié, dans la lumière ambiante, les objets, traces, griffonages, listes laissés dans les livres.Qu’est-ce qu’il nous est donné à lire, ici, de nous-mêmes, et de ce que nous-mêmes avons glissé dans les livres qui sont nôtres ?

François Bon


Comme un archéologue, je suis parti à la recherche de traces de vie laissées dans les ouvrages de bibliothèques publiques : cette série de photographies, issue d’un livre d’artiste publié à 20 exemplaires, montre les trouvailles de cette quête : cartes postales, marques-pages, papier griffonné, lettres, laissées là, entre deux pages.

Le projet est né suite à une résidence organisée par le théâtre des Poissons de Frocourt (Picardie). Ces derniers me demandaient alors de penser un projet sur le village de Frocourt. Je choisis alors d’intervenir dans la petite bibliothèque, petite pièce d’environ 9m2, ancienne bâtisse des pompes funèbres…

En feuilletant ces ouvrages donnés par et pour la commune, j’ai découvert des papiers griffonnés, des cartes postales…

Habitué aux interventions en milieu urbain, ce projet m’a beaucoup intéressé, car c’était mon premier travail en milieu rural, dans un village d’environ 500 habitants.

Après avoir commencé cette série de photographies de livres, je choisis d’élargir le projet et d’intervenir dans d’autres bibliothèques publiques (bibliothèque municipale de Montreuil, bibliothèque publique d’information du centre Pompidou). Les photographies étaient toutes prises sur place à la lumière des salles de lecture des bibliothèques, à la manière des étudiants prenant en photo les ouvrages pour les avoir en mémoire. Je commençais à rechercher mes papiers volants en regardant les livres d’une autre manière ; je ne lisais pas la tranche du livre pour en voir le titre, mais par-dessus pour percevoir un petit écartement entre deux pages. J’ai aimé cette manière de consulter les livres, qui m’amenait vers des ouvrages sur lesquels je ne me serais jamais penché.

Ce livre numérique réunit ces photographies. Il a été accompagné d’un livre édité à 20 exemplaires, dont le premier exemplaire a été remis à la bibliothèque de Frocourt, rangé parmi les livres photographiés.

Nicolas Aiello

le site de Nicolas Aiello

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Éric Rondepierre | L’Hypothèse

Eric Rondepierre nous fait l’amitié, et c’est pour nous une grande fierté, de nous confier ce livre de photos et de textes qui revient sur son œuvre : vingt ans de travail sur la photographie et le film, mais aussi sur l’écriture — réflexion en forme de quête d’un film manquant, dont ce livre est, pour une part, le désir.

cover-portfolios-6Qu’est ce qui demeure dans une image quand on la prive de mouvement ? Et qu’on la garde, ainsi déplacée dans l’immobile d’une page, récit coupé du monde ? Qu’on la regarde enfin, et qu’on l’écrive, dans l’espace manquant entre le film et ce qui lui donnerait sens ? Le travail de Rondepierre, en décapant les formes mortes du film, prélève et travaille l’image du cinéma non comme une image prélevée seulement, mais manquante : manque du film autour, manque de l’image qui pourrait achever le film (le mettre à mort).

L’Hypothèse que propose Rondepierre à la collection Portfolio de publie.net (et c’est pour nous marque de confiance et d’encouragement que nous fait l’artiste en confiant ce travail à cette jeune collection) est traversée fulgurante à la fois d’un travail personnel entrepris depuis près de vingt ans, et traversée diffuse de ce qu’on aimerait nommer histoire(s) du cinéma, si le titre n’avait pas déjà été celui utilisé il y a quelques années par Godard. Traversée non pas latérale, mais en profondeur, dans les entrailles de ce qui fait l’image et défait le récit cinématographique : le montage, la ligne, le mouvement. Traversée non de son histoire, mais des histoires que dépose chaque image d’un film qui dirait l’histoire même de l’origine de l’image. Traversée de chaque image, fouillée, éventrée, creusée d’autres images sans doute, dans l’excédent apporté de la griffure ou de l’exposition : creuset multiple des morts et des renaissances qui peuplent l’image.

Sur un espace court et puissamment dominé, ce que l’artiste traverse également, c’est son propre regard devant l’image cinématographique, et c’est l’écriture qui en retour recueille ce regard pour l’écrire littéralement, déterminer ce qui, entre le regard et l’image manque aussi. Si on a voulu que cette collection joue l’articulation d’un travail plastique et d’un travail d’écriture, Eric Rondepierre travaille précisément la plasticité de l’écriture dans les réseaux secrets constitués entre chaque page, et l’écriture de l’image dans ce qu’elle peut raconter, isolément.

L’hypothèse d’un manque à partir de laquelle se construit cette traversée est le levier quasi-hypnotique qui conduit autant l’écriture que la lecture : ce qui manque, c’est toujours ce qui achèverait le tout ; le film qui manque, c’est celui qui reste à faire, celui qui donnera sens à ceux qui ont été faits, celui qui achèvera l’origine autant que la fin. L’hypothèse : et si ce manque était toujours ce mouvement qui donne naissance à l’image, et si la traversée (de l’écriture, de la lecture) était ce geste au-devant du manque pour le maintenir à l’état de manque, c’est-à-dire finalement, d’appel ? Évocation trouble et mouvante, peut-être, de ce que disait René Char lorsqu’il écrivait « Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir »

Arnaud Maïsetti


Biographie

Artiste et écrivain, Eric Rondepierre à réalisé de nombreuses expositions en France et à l’étranger et publié plusieurs livres aux éditions du Seuil (Placement, La nuit Cinéma), Léo Scheer (Toujours rien sur Robert, Carnets) et Filigranes (Contrebandes, Apartés, Moires) notamment. Son travail est présent dans les plus prestigieuses collections internationales, le Moma New York, le Centre Pompidou Paris, le FNAC et à inspiré de nombreux textes et articles de la part d’auteurs tels que Daniel Arasse, Jean-Max Collard, Bernard Comment, Philippe Dagen, Hubert Damisch, Catherine Millet ou encore Marie-José Mondzain. Il enseigne à Paris 1 depuis 1996.

Attiré dès ses années de formation autant du côté du texte que de l’image, comédien, performer, c’est au début des années 90 qu’Eric Rondepierre commence à explorer les « angles morts » du dispositif cinématographique extrayant des photogrammes prélevés à la continuité fugace des séquences pour les donner à voir comme un monde caché du film. Rapidement cette activité se double et se complète de celle d’écrire : les livres d’Eric Rondepierre, mêlant la fiction à l’autobiographie et revenant avec insistance sur ses obsessions de plasticien, accompagnent et prolongent l’exploration de sa vie un peu comme on tâte dans l’obscurité les parois d’une pièce pour s’en figurer les volumes. Dans L’Hypothèse, livre réalisé à l’invitation de Publie.net, « L’auteur s’arrête quelques instants sur vingt ans de production photographique et contemple son œuvre. Une sorte de traversée narcissique du miroir qui est aussi une plongée à l’intérieur d’un film qui manque. »

Jérémy Liron

Voir le site personnel de Éric Rondepierre
Présentation de l’artiste sur le site du CERAP de l’Université Paris 1

Échos de ce livre sur internet, avec les retours de :
- Erwann Perrin, sur Paris Photographies
- Muriel Berthou Crestey, sur Vite vu, le blog de la société française de photographie

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Lukas Hoffman & Alain Bonfand | 20 photographies

Lancement, aujourd’hui, de la collection Portfolio sur Publie.net — collection que nous a confiée, à Jérémy Liron et moi, François Bon. Articulation texte et travail plastique ; vue sur l’atelier ; mise en relation des travaux plastiques et d’écriture ; circulation des supports et travail sur les richesses plastiques. Internet, non pas lieu de repli, mais territoire de conquête.

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Qu’internet soit plus qu’une vitrine de présentation, mais un véritable site de recherche et mise en relation, c’est une évidence. Qu’il devienne l’enjeu et même l’outil des travaux plastiques, on l’espère même.

Plusieurs projet en cours pour la collection portfolios, et à chaque fois, travail passionnant de recherche pour représenter les photographies (pour la couverture : Estelle Petit ; charte graphique et mise en page : Jérémy Liron) ; creuser la question que posent la représentation elle-même et son rapport au monde.

Voir en retour comment le regard des plasticiens travaille l’écriture qui essaie de l’envisager.

Parmi les mutations qu’Internet a produit ou provoqué, les plus profondes sont souvent les moins immédiatement perceptibles – dans le champ des arts, ce serait à la fois la mise en relation des travaux et la mise en tension de leurs échanges sans hiérarchisation de l’image et des textes qui voudraient s’en saisir. Les travaux de plasticiens non seulement deviennent facilement visibles, mais radicalement visibles, par expositions sur la Toile des évolutions de la démarche, des séries depuis le projet jusqu’à leur terme jamais finalement épuisé. À la fois galerie et atelier, c’est cette ouverture qui nous est donnée et qu’il nous faut, non plus seulement recevoir, mais penser.

Ce qui est nécessaire en effet, c’est de refuser le cloisonnement ancien des pratiques – de mettre en relation le travail sur la langue et le travail plastique sur la matière. Le Net engage précisément une mise en relation des travaux sans se préoccuper ni de la nature intrinsèque de ceux-ci, ni de leur prétendue hiérarchie. Pictura et poesis donc, dans le même souci de s’emparer de l’un et de l’autre, et l’un par l’autre, non pas pour réduire et annuler leurs spécificités, mais pour interroger les pratiques, faire circuler les énergies, produire des relations par flux d’intensités nouvelles.

Parce que les arts plastiques, graphiques, photographiques ou picturales nous apprennent plus qu’à voir le monde : à le dévisager, l’envisager sous des rapports qui le renouvellent, l’approfondissent, et l’élargissent, l’écriture apprend peu à peu en retour à produire une langue neuve à l’épreuve des territoires que ces arts arpentent.

Le parti pris de cette collection est de confronter un travail plastique à un texte qui voudrait, sans souci d’illustration, le prendre en charge – charge d’énergie, ici encore. Refusant l’illustration ou l’explication, les textes qui s’affronteront aux images, voudraient seulement interroger de l’intérieur les possibilités du regard du plasticien, dans sa tâche de désignation du monde, de révélation chimique du réel : double charge de nomination.

L’enjeu est évidemment double – donner à des artistes la possibilité de montrer leur travail dans un contexte politique et économique qui leur donne de moins en de moins de place, alors que la production plastique nous est de plus en plus vitale ; et permettre plus qu’un dialogue, une véritable mise en relation des langues et des regards, en frères.

Le premier livre que la collection portfolio de Publie.net propose est un travail photographique du jeune plasticien Lukas Hoffmann, auquel le philosophe Alain Bonfand répond, littéralement par une lettre adressée à l’artiste, et que nous reproduisons ici. Cette lettre se clôt en toute simplicité et évidence par l’amitié qui signe en quelque sorte autant les propos de A. Bonfand, que la nature de cet échange – amitié d’un travail qui exige de l’autre à se porter à hauteur du regard, amitié de la relation produite dans et par l’œuvre lue, comme par emprunt de ce regard qui rehausse le monde à nos yeux.


Biographie

Né en 1981 à Zug (Suisse), Lukas Hoffmann s’est formé à la photographie à la Haute Ecole d’art de Lucerne et à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris. Il vit et travaille actuellement à Paris. Il a participé à plusieurs expositions personnelles et collectives en France et à l’étranger.

Docteur en histoire et en philosophie, Alain Bonfand enseigne l’esthétique et la théorie des arts à l’école des Beaux-arts de Paris  et collabore à l’école doctorale  « Langages et concepts » à l’Université de Paris IV. Écrivain et théoricien, il a publié plusieurs essais, monographies, récits et romans.

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Arnaud Maïsetti & Jérémy Liron | La Mancha

La ManchaIl y a quelques mois, nous publions à peu près simultanément Le livre, l’immeuble, le tableau de Jérémy Liron, journal de travail d’un jeune plasticien, et le premier noyau d’Anticipations d’Arnaud Maïsetti, oeuvre qui se complète et se développe en ligne (les lecteurs qui la téléchargent sont automatiquement prévenus des mises à jour.

Présentant dans la galerie qui propose son travail une lecture à voix haute de son texte, Jérémy Liron l’accompagne d’un film. La ville, expérience noir et blanc, repères, déformations, stéréotypes et brouillages.

Arnaud Maïsetti transmet alors à Jérémy Liron une suite de notes, issues de son rapport à Deleuze, Rimbaud, Koltès. Comment interroger le regard, le cadre, les cinétiques ?

Leur collaboration a donc commencé sous les auspices de cette première publication sur notre site.

Les Lillois connaissent bien Dimitri Vazemsky, et sa maison d’édition Nuit myrtide, travail ouvert en permanence au défrichage, aux expérimentations et nouvelles formes : il vient de publier La Mancha, 48 pages, format carré 155 x 155, croisant les photogrammes de Jérémy Liron et le texte d’Arnaud Maïsetti.

Pour 10 euros, vous vous procurerez l’édition papier du livre, via son site.

Sur publie.net, nous vous proposons l’édition numérique exclusivement, mais augmentée des notes préparatoires d’Arnaud Maïsetti. Mais quiconque nous enverra petite preuve matérielle de l’achat du livre se la verra délivrer gratuitement.

J’ajoute que la démarche de Liron comme celle de Maïsetti recoupent mes chantiers personnels, là où je les considère des plus importants : la ville, la représentation, le mouvement, l’image. Il est troublant pour moi de voir ces chantiers maintenant relayés, développés. Ce texte est important, le dialogue qui s’instaure entre les deux démarches est vital : soutenez-les.

FB

 

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Béatrice Rilos | Cœurs mis à nu

Il faudrait que notre coeur nous survive, non comme celui de Louis XVII dans un globe de verre, mais continuant sans fin ses battements. Chacun de nous doit se préparer à la mort et nous devons dès aujourd’hui l’enregistrer, conserver ses précieux battements, les dupliquer en de nombreux exemplaires, les offrir à nos proches pour que plus tard pendant les longues soirées ils puissent nous faire revivre, nous écouter encore une fois.

Christian Boltanski

CoeurmisanuD’où naît aujourd’hui la littérature ? Et qu’emporte-t-elle dans la démarche silencieuse du texte, de la totalité de l’expérience qui nous constitue ?

Ainsi, le cahier avec ses dessins sur le motif, les marches dans la ville avec ce cahier dans le sac, l’atelier de l’artiste plasticienne, et tout aussi bien son blog sont, pour celles et ceux qui arrivent aujourd’hui à la littérature, un tout organique.

J’ai rencontré d’abord Béatrice Rilos à l’école des Beaux-Arts de Paris : elle y présentait, dans les journées portes ouvertes, des performances, où la rencontre des dessins et des objets était liée à la séance d’écoute individuelle proposée.

Elle a aussi construit, en 2007, une performance complexe à partir du code de l’esclavage, texte souvent sous-jacent dans les morts qui hantent son livre publié au Seuil quand j’ai contribué à lancer la collection Déplacements. Quatre jours à recopier lentement au stylo noir les 60 articles du code noir, qu’elle lisait à mesure au même rythme : Et il versait des larmes en regardant son nègre., inclut téléchargement pdf texte et images.

Dans ce déplacement du mode d’exercer la littérature, et ce que nous demandons à l’inscription radicale, réflexive, silencieuse et autonome du texte (parce qu’on ne triche pas avec les lectures, avec la discipline, avec la totalité écriture), les formats et les modes de narration changent : le texte est intervention. Béatrice Rilos n’est certes pas la première à se risquer là, voir le catalogue Al Dante pour d’autres…

Mais il y a toujours, en amont, l’énigme : ce qui vous pousse à ce travail. Ce qui vous contraint à écrire là.

Ainsi, peu après la parution de Enfin. on fera silence, Béatrice Rilos m’avait montré un ensemble de textes et dessins qui étaient le chemin, dans la ville contemporaine, puis dans le dédale hospitalier, de son lieu de vie actuel jusqu’à l’hôpital où elle était née. Cet ensemble, peut-être qu’elle nous accordera de le présenter ici… Mais il me semble faire lien avec Coeurs mis à nus.

Le pluriel, d’abord : distance prise à Baudelaire, en son lieu même. L’impératif du travail sur soi, mais rejeté dans la foule plurielle, anonyme. Puis la beauté même de l’objet, définissant la vie par excellence. Muscle battant, lieu d’organisation du souffle, de l’énergie et du mouvement.

C’est pour cela que nous tenons à présenter l’objet virtuel de Béatrice Rilos dans sa complexité : il inclut une brève préface de Christian Boltanski. Il inclut des documents historiques de l’hôptial Dupuytren, qui accueille l’exposition. Et le texte, dans sa double existence poétique et narrative, reste associé au travail graphique de l’auteur.

C’est une nouvelle expérience pour publie.net, et merci à Béatrice Rilos de nous la permettre. On peut voir l’exposition jusqu’au 27 juin au Musée Dupuytren, 15, rue de l’Ecole de Médecine, Paris Odéon.

Visiter erratique, le site de Béatrice Rilos.

François Bon