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Marie-Laure Hurault & Frédéric Khodja | Au canal

Couverture du livre Au canal

On n’évacue jamais la question du rapport du texte aux images, quand bien même on y revient, on la pratique. Peut-être est-ce même au fond la seule question : quelles images lève un texte ? Quelle forme de récit s’esquisse au-dedans, par-dessus, à travers les images ? Comment s’accordent en un livre qui les met en présence, c’est-à-dire dans notre expérience même du monde, ces deux régimes du lisible et du visible, ces deux temps du récit et de la présence ?

Sous le pont, dans les ombres, les bois gluants du bord de l’eau, l’horizon bascule, s’affole comme on le dirait d’une boussole. Les temps, les figures se confondent, se superposent ou se corrompent à la faveur d’une angoisse insidieuse.

J’ai tué cet homme. Je l’ai poussé au fond du canal et le même jour, à quelques instants d’intervalle, à quelques mètres de là, je me suis arrêtée. Suffocations, tremblements en rafales, abaissement anormal des pulsations cardiaques, je crois que mon cœur a lâché. Si c’était à refaire, s’il était possible de recommencer, sans rien changer, à mains nues, je le pousserais de nouveau au fond du canal. Parcourus de frissons, agités par le souvenir, mes doigts hésiteraient peut-être, mais à coup sûr ils ne se trahiraient pas.

L’homme est au fond de l’eau, ses yeux se sont éteints. Quand je l’ai poussé, mes doigts se sont calés bien à plat contre son dos, loin de se raidir, ce dos se courbait sous mes mains engourdies, le torse à peine contracté est tombé en avant sans luxe de mouvements. Nulle débauche de cris. Ce geste, je ne l’avais pas prémédité, ce sont mes mains hors contrôle qui se sont lancées en avant, elles avaient pour objet d’inverser le cours des événements sinon, du moins je le croyais, c’est lui qui, à ce moment ou à un autre, m’aurait poussée.

C’était un matin, un début de printemps, il était encore tôt, je m’étais penchée au-dessus du canal, cet homme est venu se placer juste derrière moi et ensemble nous avons écouté le bruit de l’eau. Ses bras m’ont serrée inconsidérément aux épaules. Crainte sans doute injustifiée, j’ai évité de me débattre, je n’ai pas bougé, jusqu’au moment où s’est déclaré ce mouvement de panique, j’ai projeté ma tête vers l’arrière. Je ne savais plus si les bras posés sur moi me retenaient ou s’ils cherchaient à me pousser. Ce doute, je l’ai chassé mais en retour une force en moi s’est réveillée, je me suis jetée sur lui avec une violence que je ne me connaissais pas. Dans la turbulence, un grognement est passé entre nous comme un coup de vent. Le paysage s’est inversé.

Au canal est un texte de vertige, de folie qui tient du rêve et du délire. Un texte qui joue du basculement, du déséquilibre et emporte avec lui ce qui fait le monde coutumier pour le désétablir ou le restituer à son vertige le plus profond, sa précarité la plus inquiète. Car toujours quelque chose appelle dans les angles morts, dans l’indéfini des marges. Tout le long, d’un tableau à l’autre, le canal s’impose comme le personnage central, inhumain ou informe s’insinuant dans les êtres. Territoire familier et angoissant, redouté et insistant comme ces puits que l’on porte au-dedans, ces appels du chaos, il n’est pas sans évoquer la Zone de Stalker, filmée par Tarkovski dans son vertige géographique, dans la tension dramatique qui en dessine l’espace. Il devient une obsession, le lieu de ce qui réclame et qui n’est jamais dit.

Les images de Frédéric Khodja n’illustrent pas le texte de Marie-Laure Hurault en se donnant à lire. Elles ne racontent pas. Elles n’anticipent pas une description que l’on va lire et elles ne sont pas la confirmation imagée à posteriori des situations que le texte nous invite à nous figurer. Enigmatiques pour celui qui en attendait autre chose, elles s’invitent davantage comme sensations, comme éléments de trouble, rejouant sous leur mode propre le déséquilibre par lequel la fiction se met en marche, comme autant de trouées, autant de figures. Images narratives et images visuelles, dans une proximité d’esprit dévoilent leur abîme, leur vertige, les capacités qui sont les leurs de se tordre, s’inverser, se creuser pour concourir à l’expression d’une vérité convulsive.

L’oubli m’a frappée. Avec une force aussi brutale que celle que je venais de donner. À demi somnolente, j’ai réussi à me traîner un peu plus loin sur un carré d’herbe fraîche. Allongée, ventre à terre sur l’herbe légèrement humide, sans comprendre exactement ce qui m’arrivait, j’ai senti à quel point les forces me manquaient, mes bras ont entouré ma tête, mes yeux sont restés tournés en direction du canal. C’est là que tout a commencé. Par bonheur, j’avais eu la présence d’esprit de détacher mon foulard noué trop serré autour de mon cou et, tandis que mes yeux reposaient sur l’eau, des échauffements sur mon visage juste à l’endroit de la brûlure sur ma joue m’ont ranimée, je suis revenue à moi secouée par de petits rires mécaniques. J’ai rampé jusqu’à l’eau et je me suis penchée au-dessus du canal.

Ce livre est disponible aux formats EPUB et MOBI sur toutes les plateformes de téléchargement habituelles et sur notre librairie en ligne publie.net. Soutenez la création contemporaine, osez Portfolios !
 

 
 
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Au canal | Extrait « J’ai tué cet homme »

Couverture du livre Au canalAu canal

J’ai tué cet homme. Je l’ai poussé au fond du canal et le même jour, à quelques instants d’intervalle, à quelques mètres de là, je me suis arrêtée. Suffocations, tremblements en rafales, abaissement anormal des pulsations cardiaques, je crois que mon cœur a lâché. Si c’était à refaire, s’il était possible de recommencer, sans rien changer, à mains nues, je le pousserais de nouveau au fond du canal. Parcourus de frissons, agités par le souvenir, mes doigts hésiteraient peut-être, mais à coup sûr ils ne se trahiraient pas.

L’homme est au fond de l’eau, ses yeux se sont éteints. Quand je l’ai poussé, mes doigts se sont calés bien à plat contre son dos, loin de se raidir, ce dos se courbait sous mes mains engourdies, le torse à peine contracté est tombé en avant sans luxe de mouvements. Nulle débauche de cris. Ce geste, je ne l’avais pas prémédité, ce sont mes mains hors contrôle qui se sont lancées en avant, elles avaient pour objet d’inverser le cours des événements sinon, du moins je le croyais, c’est lui qui, à ce moment ou à un autre, m’aurait poussée.

C’était un matin, un début de printemps, il était encore tôt, je m’étais penchée au-dessus du canal, cet homme est venu se placer juste derrière moi et ensemble nous avons écouté le bruit de l’eau. Ses bras m’ont serrée inconsidérément aux épaules. Crainte sans doute injustifiée, j’ai évité de me débattre, je n’ai pas bougé, jusqu’au moment où s’est déclaré ce mouvement de panique, j’ai projeté ma tête vers l’arrière. Je ne savais plus si les bras posés sur moi me retenaient ou s’ils cherchaient à me pousser. Ce doute, je l’ai chassé mais en retour une force en moi s’est réveillée, je me suis jetée sur lui avec une violence que je ne me connaissais pas. Dans la turbulence, un grognement est passé entre nous comme un coup de vent. Le paysage s’est inversé.

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L’homme était maintenant tourné vers moi, le canal juste derrière lui, nos têtes se frôlaient, étonnamment proches après cet incident. Passif, patient et très calme mais, je le voyais, il cherchait une défaillance au fond de mes yeux, je n’ai pas pris le risque, je n’ai pas attendu. Sans manquer d’énergie, j’ai réagi la première, je l’ai saisi à la gorge. Il était asphyxié, dans l’incapacité de parler. Il me restait à l’assommer d’un bon coup sur la nuque, après je l’ai poussé. Je l’ai suivi des yeux tandis que son corps gagnait le canal. Je l’ai accompagné. La chute au ralenti en a paru plus longue, mes pupilles ont rétréci, j’ai toussé, mes tempes se sont creusées. J’avais très envie de boire. Le corps en tombant m’a éclaboussée, le bord de mes habits mouillé par l’écume a roussi, des gouttes d’eau tombées sur l’une de mes joues l’ont brûlée, brûlant du même coup le souvenir de ce qui venait d’arriver.

L’oubli

L’oubli m’a frappée. Avec une force aussi brutale que celle que je venais de donner. À demi somnolente, j’ai réussi à me traîner un peu plus loin sur un carré d’herbe fraîche. Allongée, ventre à terre sur l’herbe légèrement humide, sans comprendre exactement ce qui m’arrivait, j’ai senti à quel point les forces me manquaient, mes bras ont entouré ma tête, mes yeux sont restés tournés en direction du canal. C’est là que tout a commencé. Par bonheur, j’avais eu la présence d’esprit de détacher mon foulard noué trop serré autour de mon cou et, tandis que mes yeux reposaient sur l’eau, des échauffements sur mon visage juste à l’endroit de la brûlure sur ma joue m’ont ranimée, je suis revenue à moi secouée par de petits rires mécaniques. J’ai rampé jusqu’à l’eau et je me suis penchée au-dessus du canal.

Constellée

En jouant des coudes, je me retourne. Je reste étendue, allongée sur le dos, mes bras tendus vers l’arrière juste au-dessus de l’eau. Surprise par la nuit, je m’attarde, prête à me consacrer à une partie du ciel. La nuque basculée, là-haut, à côté des étoiles, je prends des repères, j’inscris des éléments brillants, je les joins. Sur une vaste étendue de bleu je trace avec mes yeux la forme d’un carré. Avant la pointe du matin, quand les étoiles commencent à disparaître, au loin la figure se maintient, elle habite le ciel. Prises dans cette toile, inimitables et reconnaissables entre toutes, se bousculent des voix, peuplades de ma nuit. Ces voix se mêlent à des étoiles tardives qui ne se sont pas encore effacées, retenues abusivement dans le ciel par mes traits. Oublieuses de leur trajet, bousculées, ces étoiles retentissent de forts éclats sonores. Les voilà en perte d’équilibre, elles chutent vers le bas de mon tracé. Elles tremblent, j’assiste à de lointaines danses dont la frénésie rappelle la transe, elles s’unissent, pèsent de tout leur poids, ma délimitation cède. Le ciel se déverse sur moi. Lumineuses, les étoiles tombent en une fine pluie de printemps m’effleurant du tranchant de leur aiguillon. Je suis pleine de bouts d’étoiles. Cela se fait sans blessure, les étincelles sur mes bras argentés, je les goûte du bout des lèvres, un peu salées, un peu piquantes, je les trouve encore chaudes au palais. Des paillettes colorent mes yeux, je vois la fin de la nuit, ma vision est moins nette mais je vois bien plus loin. Tenture uniforme, le ciel se charge d’un bleu où mes voix se sont tues ; d’autres voix se rapprochent, impatientes et qui vibrent, dont le timbre me reste étranger. Sensation juste ou erronée, je suis le réceptacle de ces hordes.

Sur la dalle

Me voici debout sur une dalle plate et blanche, cette dalle s’impose à moi comme une marche, une limite à ne pas dépasser, mais je ne sais pas du tout où je suis, ni comment je me suis retrouvée à cet endroit. La lumière est forte, la dalle est froide, il doit être près de midi. J’observe les alentours, ma vision reste floue, je cherche à reconnaître les lieux, mes yeux sont attirés par un petit sentier que j’ai probablement emprunté pour venir jusqu’ici, c’est un passage exigu caché dans des broussailles.

Pieds nus sur la dalle, tout près, j’entends un battement dans le paysage, le roulis d’une eau contenue. On dirait le doux bruit du canal, cela remue juste sous moi. Je vérifie avec soin que cette dalle scellée ne bouge pas. À passer sur la pierre, ma main détecte un frottement, une respiration muette. Je m’allonge. Les battements s’atténuent, je ne les retrouve plus.

Ces bruits sont prolongés par des mots qui m’échappent, je me surprends à parler à haute voix. L’homme est au fond de l’eau, ses yeux se sont éteints. Ces mots imprévus lancés sans maîtrise fusent avec une rapidité étonnante, mon timbre est plus grave qu’à l’ordinaire, ma voix plus rauque et, comme si ces mots l’avaient convoqué, devant moi un homme s’avance. Tout bien considéré, ce visage ne m’est pas inconnu, j’ai surtout l’impression de connaître ses yeux et sa bouche qui parle peu. C’est l’homme qui habite le cabanon près du canal, ce détail me revient accompagné de quelques rares images ainsi qu’une précision sur son nom, on l’appelle Monsieur Léon. Je me redresse. Assise sur la dalle, je suis prête à engager la conversation, je commence par esquisser un sourire de circonstance, je suis ravie de retrouver un visage de connaissance mais ce visage affiche sa colère, l’homme me prend à partie, il n’a pas l’air de plaisanter, il exige que je descende immédiatement de cette dalle. Je descends.

Mon poignet dans sa main, très attentif, il écoute le pouls. Le ton est sérieux, l’homme prudent et discret chuchote, il me parle au creux de l’oreille. Selon lui, insouciante, je viens trop souvent de ce côté du canal. Depuis deux ou trois jours, je rôde dans les parages, ce coin ne lui appartient pas, ni à lui ni à personne, tout le monde a bien le droit de s’y aventurer mais encore faut-il ne pas en méconnaître la loi, qu’il se charge de faire respecter : les mains contre mes avant-bras, il me repousse de plusieurs pas.

Nous nous retrouvons serrés l’un face à l’autre sous les branches tombantes d’un saule. Il reprend la parole, toujours à très basse voix. Tiens, écoute, voici la loi. Au canal toute parole est interdite. Me regardant droit dans les yeux, les siens s’arrondissent, il ajoute un principe qu’il dit élémentaire. Au canal, toute parole, même prononcée à mi-voix, court le risque d’en faire apparaître une autre. Une déclaration livrée sans explication, je la considère comme de la plus haute importance. En signe d’approbation, d’un mouvement de tête, je le remercie. Après un geste affectueux, sa main passe dans mes cheveux, il m’indique le sentier qui s’enfonce à travers les broussailles, par là je pourrai rejoindre le chemin principal. D’un regard entendu, il retourne près de la dalle où il dépose un petit caillou avant de disparaître. Cette dalle, je la tiens pour responsable des mots que j’ai proférés malgré moi. Je l’observe puis la contourne. Je me baisse pour récupérer mon foulard que j’ai laissé tomber par mégarde, je l’enroule et je le noue autour de mon cou. Un mal récent échauffe ma gorge, je m’éloigne du canal, la gorge en feu et comme couverte de braises. Je prends le sentier. En peu de temps me voici à une bifurcation qui me conduit à un chemin bien plus large. Planté sur le bas-côté, un panneau de bois annonce l’entrée du village.

 
 
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Claire Tabouret & Léa Bismuth | L’espoir des spectres

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Parution ce jour, et très fier, de L’Espoir des Spectres, aux éditions Publie.net, dans la collection Portfolios — et encore une fois, grand merci à Roxane Lecomte pour l’élaboration de l’ePub. C’est d’abord un désir de Jérémy Liron, compagnon de route dans l’aventure Portfolios : celui de solliciter la plasticienne Claire Tabouret, dont il suit le travail depuis quelque temps, pour un livre. Au printemps, je découvre les peintures de Claire à l’occasion de son exposition Les Insoumis — des visages, des regards qui dévisagent surtout et retournent sur nous les questions qu’on pourrait déposer : l’affront, le défi, et sur tout cela, à travers (ou emportée par) la netteté des visages, l’inscription d’une étrangeté, d’un onirisme qui tient du souvenir perdu ou de l’invention d’un corps autre (le vertige de l’autoportrait en série, sur fond noir). Une puissance de deuil — non sa mélancolie, mais la dignité d’une résilience.

Décision prise de proposer à Claire Tabouret un portfolio sur son travail récent (œuvre en perpétuelle mouvance) — pour le texte, je sollicite comme une évidence Léa Bismuth. Auteur, critique, photographe, Léa approche l’art et son écriture comme on affronte un monde intérieur : et quand il s’agit de l’écrire, c’est pour rêver une appartenance à des formes vives, qui rendent vivants en retour. Je savais, connaissant de longtemps son travail (d’écriture, textuelle ou plastique) que Léa pourrait proposer regard neuf sur ces regards. Et si elles occupaient chacune un territoire de langue et d’imaginaire, quelque chose comme une relation d’intensité pouvait traverser, des œuvres de Claire à l’écriture de Léa.

Léa nous envoie, quelques mois après, une lettre, adressée à Claire. C’est cette lettre que nous publions ici, en regard des œuvres de Claire.

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Une lettre écrite entre Paris, l’Amérique, d’autres ailleurs encore : une lettre qui voyage dans l’éloignement des visages, visages qui sont comme une centralité autour de laquelle on va, en laquelle on retourne. Une loi de gravité personnelle et intime. Dans l’adresse, c’est nous même qui sommes dévisagés aussi : une adresse qui fore en nous la question même de ces visages, qui rejoue d’une certaine manière la perception première pour la déplacer.

Le livre est disponible sur toutes les plateformes de téléchargements :
— sur le site de Publie.net
— notre distributeur, l’immatériel
— mais aussi les traditionnels Itunes, Fnac, Amazon, etc.
— La notice sur Gallica est même déjà prête.

Si le travail de Claire Tabouret et de Léa Bismuth dialoguent si puissamment, c’est dans la mesure d’une puissance à l’œuvre dans ce que l’art aujourd’hui a de plus précieux : l’amitié qui lie nos solitudes, l’inquiétude face au monde, la sursaut pour y faire face, l’interrogation continuelle qu’on lui porte comme on aiderait un corps dans ses convulsions mêmes à lui inventer des souvenirs capables de croire encore à la possibilité du présent.

Merci de soutenir ces forces à l’œuvre : lire ces textes, se passer le mot qu’ils existent, est une manière aussi – poétique, politique – de faire d’une position de regard une façon de choisir le monde.

À l’occasion de la sortie du livre, une lecture est organisée ce samedi 5 octobre, à 18h, à la Galerie Gounod à Paris, où a lieu une exposition des dernières œuvres de Claire Tabouret – lecture, discussion, et partage : merci de nous accompagner dans ces partages-là, aussi.

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Philippe Blanchon | Sous les marronniers de Vénétie

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Philippe Blanchon est poète et écrivain, il est né en 1967. Il a publié Le poème de Jacques suivi de L’Ambassadeur aux éditions Mona Lisait en 2001, La Nuit Jetée en 2005 et Capitale sous la neige en 2009 aux éditions l’Act Mem, Le livre de Martin aux éditions de la Nerthe en 2010, La Salamandre aux éditions de la Termitière en 2011, volumes qui constituent les fragments d’une vertigineuse fiction en vers dite depuis plusieurs voix et semblant devoir s’étendre sans fin. Ses poèmes antérieurs ont été repris sous les titres Le reliquat de santé (La Courtine, 2005) et Janvier (La Part Commune, 2009). En 2009 il nous confiait Manifeste, publié initialement chez Publie.net dans la collection Portfolios.

Éditeur, il a publié plusieurs textes inédits d’auteurs majeurs de la poésie moderne, William Carlos Williams, E. E. Cummings, Jean Legrand, Eugenio Montale, Italo Svevo, Herman Melville, ou encore Charles Olson, notamment.


Préface

Les gares ont odeur commune.
Le corps se meut différemment pourtant
(pression atmosphérique
décalage atmosphérique
comme le temps traversé et le temps
parcouru par la montre coïncident).

Philippe Blanchon

Depuis quelques années, les livres que publie Philippe Blanchon, hormis quelques rares exceptions, s’attachent à un vaste et exigeant ensemble dans lequel la poésie déploie tous ses modes, de l’épique au dérisoire, du lyrisme à l’ironie, convoquant les grands symbolistes russes, comme les modernistes, les figures tutélaires de Musil, Khlebnikov et Joyce. Philippe Blanchon a tout le long multiplié les figures récurrentes auxquelles comme une arborescence viennent s’en ajouter de nouvelles, comme autant de points d’énonciation en lesquels se perdrait la figure de l’auteur, le livre s’énonçant depuis cette multiplicité, diffracté, incluant tout autant la fiction que les références littéraires et poétiques qui l’habitent. Après avoir confié à Publie.net son « Manifeste », nous accueillons aujourd’hui un nouveau texte singulier présenté cette fois-ci comme un roman en vers. S’il n’appartient pas à ce cycle poétique qui fait le cœur de son œuvre, s’y manifeste la même exigence, s’y creuse un même abîme dans un livre qui se dévore allongé à plat-ventre sur le lit.

Yvan, éditeur, répond à l’invitation de Quentin à se rendre dans le sud de la France. Quentin aurait retrouvé le manuscrit auquel leur ami commun, Jan, faisait allusion dans ses écrits : Jacques le Navigateur . Jan est décédé, il a laissé une oeuvre romanesque et des poèmes publiés par Yvan. Ce poème retrouvé par Quentin est-il bien une oeuvre de jeunesse de Jan, exercice qu’il pensait avoir détruit, ou s’agit-il d’un poème inconnu du XVIIe siècle écrit par un certain Joachim de Limoges ? Quentin raconte son enquête à son ami, sa rencontre avec une ancienne maîtresse de Jan, avant de lui confier le manuscrit. Yvan est préoccupé par son histoire finissant avec Anne. Alternance de passages narratifs et de monologues. Les points de vue se multiplient : d’Anne, de Quentin, d’Yvan. Des extraits du poème retrouvé, des souvenirs révélés par des lieux et des lettres enfin de Jan écrites à ses deux amis, de Venise, traversent ce « roman-panique » procédant de mises en abîme et de quêtes.

Jérémy Liron

 

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Jacques Serena & Michel Massi | La Sortante

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« Je tendais à ne plus vouloir, moi, que témoigner, signaler les mots dits, indiquer les gestes faits ».

C’est dans ce désir de raconter avec les mots les plus simples, ce que nous avons en partage (Koltès disait : « n’importe quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartienne à tous ») que se tressent les récits de Jacques Serena. Et s’ils nous parlent de si près, avec cette impression d’y être pris, c’est que les territoires qu’ils explorent sont de l’ordre de l’intime, choses qui hésitent, qui se nouent, ténues, fugitives, portées par une langue heurtée, animée d’un rythme comme d’une musique tournée en soi en boucle.

« Des textes iront plus ou moins se faire passer pour du roman, d’autres sans trop de mal pour du théâtre. »

Mais toujours le texte fait voix, se dit de l’un à l’autre, s’énonce depuis un corps dont il adopte les tournures, dont il s’extirpe des noeuds. Voix qui s’accroche à l’autre ou qui bute au silence du monde : « S’écrire c’est toujours pour essayer de s’échanger des bouts de moments vécus trop seuls ».

La langue erre comme on erre en soi, comme on fait chemin de ses paroles pauvres, retenue dans ces territoires fragiles de la littérature : entre l’expérience vive, celle-là qui s’ignore, et les éclaircissements que l’on obtient à tenter de la formuler.
« Entre ce qu’on sait et ce qu’on arrive à vivre, y’a des romans ».

Tout aussi bien il y a les images à travers lesquelles celui qui les fait aborde au monde. Des images pour aller là où ça vous échappe. Parfois elles disent de trop haut et dans une séduction froide, parfois au contraire elles portent en elles les conditions de leur possibilité, c’est-à-dire qu’elles se placent entre les vérités philosophiques et les poésies particulières, à hauteur d’homme.

Les photographies de Michel Massi, bien que réalisées sur commande lorsqu’il travaillait pour une agence de presse, rejoignent les récits de Jacques Serena dans les relations discrètes qu’elles mettent en scène ; micro fictions dans lesquelles les gens semblent « un peu en marge, décalés, en attente par rapport à une situation qui nous échappe ».

Ces mots sur un banc, « gaby » appelant pour nous tout Baschung, les gestes des mains, les visages. Pour autant nul renvoi du texte aux images, nulle illustration, peut-être quelque chose que l’on pourrait dire une correspondance.

JL

Louis Imbert | Faces

Louis Imbert est né en 1982 à Suresnes.
Journaliste, il a travaillé en Iran, en Asie Centrale et en Afghanistan pour la presse écrite et la radio. On peut le suivre sur son blog samecigarettes.

 

Préface

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Disons que ces images me fascinent justement parce qu’elles opposent une part de silence têtu aux récits du monde.
Louis Imbert

À parcourir des photographies, on lit autant l’histoire racontée par l’image, que l’autre, celle qui l’a produite, celle qui l’a prise – et qui manque, nécessairement, dans l’image : tout cet arrière-plan, ou plutôt ce hors-champ qui l’a permise.

Exception dans notre collection portfolio, le livre de Louis Imbert ne comporte aucune peinture, aucune image, aucune photographie : ce n’est pas même un texte sur la photographie, ou l’image – mais seulement un texte tout entier construit sur sa recomposition, mentale, fantasmatique, manquante : écrite.

On a tous, désormais, nos photographies dans nos ordinateurs : les images personnelles, celles d’autres qu’on emprunte, côtoient peintures numérisées, photographies de presse, celles qui marquent et deviennent la signature d’une époque, ou plus intimement d’un rapport personnel à notre époque. Les récits que ces photos racontent sont une part de notre histoire : brassage intime et universel dont notre regard est en retour constitué, ou pour ainsi dire armé, quand il faut envisager le monde.

Et si les photographies nous dévisageaient aussi ? Si les images possédaient leur propre mémoire  ? Que notre mémoire était déposée en elles ?

La mémoire des images – exercice douloureux que celui d’essayer de recomposer de mémoire telle ou telle image vue, même celle qu’on connaît le mieux. Mais qu’on la
retrouve, devant soi, à l’écran, et cette mémoire soudain s’abolit dans l’évidence immédiate qui ne connaît aucune durée pour s’établir, dans l’instant. Alors, quand L. Imbert écrit l’image, à nous refusée, c’est ce double jeu de mémoire et d’oubli qui se confronte, et se fait face.

Le texte de Louis Imbert, dans sa vitesse, sa précison, sa faculté à se saisir de quelques images données (peinture de Bonnard, photographies de Depardon ou de Alex Majoli, photos de guerre aussi) pour chercher en elles, et au-delà d’elles, quelque chose qui pourrait percer le mystère de leur fascination dit puissamment ces jeux de regards et de mémoire que fabrique la photographie dans nos imaginaires et nos vies. Récit qui cherche à interroger, sous les images, la fascination que quelques-unes exercent sur le regard qui s’y anéantit : processus de regard qui rejoint, en l’amplifiant, celui que la lecture opère. Ce qu’on lit dans une image : tout un récit immédiat, linéarité toujours recomposée selon la course de l’œil qui la parcourt, récite à chaque nouvelle vision une nouvelle manière de disposer de cette histoire.

En creux, se lit un autre récit, plus intime, celui que l’auteur, journaliste, voyageur, entre l’Europe, l’Asie et les États-Unis, livre, à chacune des images évoquées qui finissent par produire étrangement une sorte d’autoportrait en autres visages.

Un texte composé d’images, donc, sans qu’aucune des images racontées ne soit reproduite ici – c’est qu’à la face de ce livre, en son revers peut-être, se joue la recomposition, pour chacun de nous, d’images que nous ne connaissons pas, mais qui finissent, peu à peu, par nous regarder : et d’autres, que nous connaissons mieux, et que nous voyons prendre d’autres visages, apparaître sous d’autres faces.


Écriture enfin de l’image, qui est un signe fort dans notre collection, quand elle affronte le geste de voir avec celui d’écrire : ou quand la face interne de l’image regarde et appelle sa formulation impossible qui l’écrira.

« À parcourir ces images, je ne débusque rien. J’ai la tête étroite, une idée neuve c’est chose rare. Je tourne. Il y a ce mouvement qui ne va pas jusqu’à comprendre. Je
cherche une relance, comme à écouter en boucle tel pan de musique pendant des heures pour cela qui à tel instant m’élance. Et puis j’oublie, je sens venir. Justement ça qui appelle la phrase. »

Arnaud Maïsetti


Postface

Des images posées, piquées aux murs, dans le décor de la ville ou de votre intérieur, dans les motifs, dans les journaux et dans les livres. D’autres qui remuent à la télévision, à la surface d’un écran. Des images qui sont des objets du monde. Et certaines parfois qui le creusent. Certaines qui ouvrent leur espace propre, qui appellent ce dont elles témoignent là où elles se manifestent mêlant les lieux et les
temps, ou qui manifestent leurs qualités d’images, leurs qualités propres dans leur façon de témoigner et qui les fait excéder tout témoignage, toute vocation documentaire.

Qui vous retiennent. Des images qui finalement créent un monde dans le monde, qui vous habitent autant que vous les habitez, qui vous regardent autant que vous les regardez.

Le texte de Louis Imbert est le livre d’un regard posé sur ces images qu’il collectionne et sonde jusqu’à espérer qu’elles livrent quelque chose, qu’elles se disent. Des corps, des hommes, des visages surtout et quelques vues qui portent un peu du corps et du visage de qui les a forgées. Et comment ces visages se compliquent d’être pris dans l’image qui fait par-dessus eux un visage encore,
une « figure »

C’est sous le titre de « visages » qu’il nous a d’abord confié ce texte avant de lui préférer celui de « faces » et ce livre tout entier se tient dans cet écart en lequel jouent les images : entre la pure présence, ce « point de fascinante étrangeté » en lequel elles se tiennent et ce qu’elles convoquent et font sinuer en nous. Je me souviens de cette préface par laquelle Artaud présentait une exposition de
ses dessins et de ce qu’il insistait sur la difficulté de peindre un visage ou plus probablement de l’incarner. Cette phrase : « le visage humain n’a pas encore trouvé sa face ». De Holbein à Ingres, dit-il, des portraits qui ne sont toujours que des « murs épais », mutiques. Si l’ambition d’Artaud est de passer de l’autre côté de ce mur qu’est le portrait, pour essayer d’atteindre le visage que le portrait masque, de « forcener le subjectile » ou de ne pas se laisser trahir par ce subjectile qu’est la page, force est de constater que les images photographiques quelquefois dérobent au fond du mystère mutique de leurs faces quelque chose qui pourrait bien être un visage et qui alors vient à nous.

Souvent la photographie a manifesté l’influence visuelle des tableaux dont les compositions et les gestes la hantent. On a en mémoire la photographie de Georges Mérillon connue sous le nom de Pieta du Kosovo dont les lumières, l’expressivité des poses et des gestes lèvent des souvenirs de Caravage. Ce titre de Faces, c’est appuyer sur ce en quoi les images dressent des regards aveugles auxquels nos propres regards s’affrontent. Toute la tradition iconique de l’incarnation, la Véronique de Philippe de Champaigne. Ces images auxquelles on bute. Retenir ce Retour ligne automatique
mot de « faces », c’est dire comme les images ont des regards qui vous repoussent, qui font que dans leur fixité il vous semble qu’elles ne font toujours que s’éloigner, devenir lointaines, étrangères. Qu’elles s’esseulent. Mais c’est dans ce mouvement paradoxal qu’elles nous ouvrent au travail du regard et alors ce que l’on verrait sourdre des images ce ne serait pas une seule présence fascinante, mais « le toucher pensif en quoi elles changent la vue ».

Au fond, j’étais enthousiaste d’accueillir dans la collection Portfolios précisément ce livre sur l’image, sur notre rapport aux images et qui ne contiendrait matériellement aucune photographie, un livre qui précisément travaillerait à tracer le portrait (forcément subjectif) de ces faces qui nous hantent et en lesquelles parfois un visage nous semble familier.

Jérémy Liron

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Thomas Vinau & Florent Lamouroux | Les Murs

cover-portfolios-16Cinquante ans après la construction du mur de Berlin, plus de vingt ans après sa disparition, Berlin, ses murs, fascinent toujours. Le Mur : image centrale d’une ville que l’Histoire a faite mur : aujourd’hui, revanche de la ville sur le mur, ce sont les artistes de cette ville qui en ont repris possession : des dizaines d’entre eux, anonymes souvent, par jeu, par défi, en ont fait une toile immense sur laquelle ils fabriquent leur propre ville, scripturale, mentale, fantastique.

L’artiste Florent Lamouroux pose son regard sur ces murs : photographies qui sidèrent pour ce qu’elles laissent voir, mais aussi pour ces choix de cadres qui recomposent en retour ces murs et leurs signes – double regard. Et regard encore doublé par l’écriture de Thomas Vinau, dont le texte multiplie encore les recompositions du paysage-ville en notant une sorte de légende fuyante, écho lointain des cicatrices illisibles laissées sur ces murs comme autant de blessures, comme autant de marques visant à se réapproprier la ville.

Arnaud Maïsetti


 

Fausse couv — Estelle Petit

Fausse couv — Estelle Petit

Toute cité est un état d’âme. Berlin est féconde, à ce que l’on m’a dit, en vastes murs aveugles dressant dans la ville des pans semblables à celui-là qui obséda Bergotte dans la vue que Vermeer fit de Delft.

Peut-être la ville s’érige dans ces mystères imposants, délibérément nus, dans cet aveuglement géométrique. Elle y prend sa tournure. On m’a dit aussi que l’ambition des grapheurs est d’y apposer leur marque, chacun plus visiblement que les autres, « bigger than the others ». Pour autant jamais les mots dans leur démesure ne concurrencent les hauteurs et les largeurs que la ville échappe. Hommes et mots criés silencieusement aux murs ne sont que passagers de ce qui en la ville les hante : béton, rumeurs, tumulte, dureté implacable.

Au bout du compte demeurent les murs, un vide, une surface opaque et entêtante. Et par les murs on se regarde soi-même aussi.

Réduite à ces pans, la ville n’est qu’opacité, butée, solitude, immobilité et silence. Les murs « témoignent seuls de par quoi la ville commande à ceux qui la font . » À leur dureté s’adossent les mots, s’inscrivent les présences fugaces, se frottent les corps auxquels s’accroche la folie ou l’ivresse de la ville.

Il suffit d’insérer dans les passe-vues des diapositives quelques fragments des emballages que sécrète la vie urbaine pour que, littéralement, s’inscrive par-dessus et en plus grand encore les slogans, les mots, les logos, les commandements publicitaires d’une fiction impersonnelle.

La ville appelle peut-être aussi ce vide spectaculaire (ou ce spectacle vide). Géométries mornes, marges, signes qui, comme le disait Manoel de Oliveira, « baignent dans la lumière de leur absence d’explication », les images qui adviennent alors sont des objets bizarres, fascinants et étranges, combinaison de signes ou de visées qui nous laissent entre-deux, entre le visible et le lisible.

Jérémy Liron

— Suivre l’actualité du plasticien Florent Lamouroux sur le site de la galerie Isabelle Gounod
— Lire le blog de l’écrivain Thomas Vinau

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Dimitri Vazemsky | Poésie/Poesia

cover-portfolios-17Un projet comme seuls peut-être peuvent avoir les plasticiens : dans sa radicalité, son évidence, sa folie, et ce qu’il faut bien appeler sa beauté. Porter des lettres grandes comme un homme au sommet d’une montagne, et déposer le mot Poésie au pied des aiguilles d’Ansabère, en vallée d’Aspe, à même la neige des Pyrénées. Projet né de rencontres près de Pau, en 2009, autour des lectures dans le Jurançon, puis qui surgit sur une photogravure et grandit peu à peu — avant de prendre corps l’automne 2010, au cours d’une expédition. Six hommes habillés de noir, chacun une lettre de leur taille en bois rouge sur le dos, ont gravi la montagne : pour seulement y placer le mot de Poésie, et dans le renversement de la dernière lettre, et la coupure de l’accent qui devient le point du i, celui de Poesia.

il dit : « ça aurait pu s’appeler : ‘à vol d’oiseau’ »
elle dit : « la réalité n’est jamais aussi linéaire… »
il dit : « seul le projet l’est… »

un silence

elle dit : « ce serait trop simple. »

le projet est un cours d’eau
cherchant son lit
dans des montagnes de réalité.

La force des plasticiens, ce en quoi ils nous sont si essentiels, réside, on le sait, dans le geste qui nous rend visible le monde — celui qui ne se contente pas de le représenter mais dont sa figuration décile nos vieux regards, renouvelle en retour la réalité. Mais quand ce geste est une intervention sur le monde, c’est, plus que cela, une véritable question que pose « l’installation » (comment nommer cela ?). Question déjà posée peut-être, mais en d’autres termes, par les artistes du LandArt dans notre rapport à l’espace et au temps, la remise en cause des contours de l’œuvre et de ses frontières avec le monde. Mais question ici reprise dans le geste d’écrire : ce en quoi l’art seul peut se saisir de lui-même dans ses propres surgissements.

Le projet Poesie/Poesia de Dimitri Vazemski n’est pas l’objet véritable du livre que l’on propose ici (en édition bilingue franco-argentin) : pour cela, on invite à se rendre sur les pages web dédiés (le blog qui a servi de carnets de route, et le site désormais ouvert où l’on peut voir l’installation et ses photographies dans sa totalité). Non, le livre que propose l’artiste à la collection Portfolio est le chemin qui a conduit à l’œuvre, quand bien même ce chemin s’est énoncé après elle. En reprenant les traces, c’est aussi une approche de l’acte de lire et d’écrire : de lire le réel, d’écrire le monde, d’écrire sur lui : c’est aussi un récit d’apprentissage de ce qui est moins un geste d’appropriation du langage qu’une manière d’éprouver sa relation au monde et aux signes qu’on écrit à sa surface. Sous le titre que figure le mot Poésie, la surface de la terre comme couverture de l’œuvre : comme désignation aussi — ou sa légende ?

On ne s’étonnera pas de voir, sous la narration de ce projet, une manière pour le plasticien de se lire aussi, et de lire d’autres textes, ceux qui incitent à écrire et à marcher, deux mouvements ici conjoints, voire confondus : dans l’épaisseur des signes, on rencontre sur la route qui mène aux sommets (ou du moins, juste avant de basculer de l’autre côté de la frontière, juste avant le passage à la ligne), les noms de Mallarmé, de Lorca (le texte est ici traduit en espagnol par Mathias De Breyne), et ceux qui connaissent le travail de Dimitri ne seront pas étonnés de trouver aussi la figure bienveillante du vieil Hugo….

Enfin, comme en surplomb de tout le travail, cette phrase de Duras que l’artiste a voulu prendre au pied de la lettre, pour le défi peut-être qu’elle pose quand on affronte ainsi la langue à l’expérience de marcher sur le monde, pour la beauté du geste, et parce que ces mots contiennent sans doute l’exigence de la poésie :

« Quand j’écris sur la mer, sur la tempête, sur le soleil, sur la pluie, sur le beau temps, sur les zones fluviales de la mer, je suis complètement dans l’amour. »

Arnaud Maïsetti & Jérémy Liron


Biographie

« Le jubilant Dimitri Vazemsky » (Haydée Saberan, Libération) « possède surtout le talent rare de savoir marier la rigueur du récit à la magie d’images poétiques » (escales des lettres) ; « pour Vazemsky l’écriture et l’édition sont devenues une seule et même aventure, placée sous le signe de la rencontre et des voyages (le comptoir du livre, liège) ;  « inclassable vazemsky… Ecrivain ? Editeur ? Plasticien ? Dilettante professionnel ou guetteur de sens ? Tout cela à la fois ? On cherche ses livres côté librairie, on les retrouve côté galerie ou musée. on pense qu’il joue avec les mots, et le voilà occupé à jongler avec les images, des photos, à composer de savoureux livres-objets. Bref il cultive l’ecclectisme » (Pays du nord) « Mille projets sont déjà en route. » (Le vrai Journal) « L’homme qui veut écrire une phrase de deux kilomètres de long sur une plage du nord » (Stéphane Paoli, France Inter), « n’en est pas à son coup d’essai » (Marie claire) « Il est une sorte de Sophie Calle au masculin » (Geoffroy Deffrennes, La voix du Nord) « un drôle de passionnant jeune homme » (François Reynaert, le Nouvel Obs).

« Le livre ici devient un élément parmi un tout, une tentative de reconstruction de l’expédition/exposition/expérience… le site liste lui toutes les traces photos qui elles se chargent de poser ce qui a eu lieu, assez objectivement, juste avec le cadrage photo… le livre, ainsi dégagé de cette fiction, est devenu un lieu personnel, de ressenti autour du projet, un « état » comme on dit en gravure… »

D. V

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Philippe Agostini & Jérémy Liron | Chaque œuvre cherche après ce qui la fonde

cover-portfolios-13Le huitième ouvrage de la collection portfolio (en un an d’existence) présente quelques aspects du travail du peintre Philippe Agostini : des toiles, en atelier ou en exposition, et un texte de Jérémy Liron qui les mettent en perspective. Si les tableaux parlent pour eux-mêmes, possèdent une évidence qui échappe autant à la figuration qu’à leur description, l’échange qui se noue entre J. Liron et les œuvres de P. Agostini tient autant d’une interrogation sur la nature de ce travail que d’une relation à elle, relation critique et, faut-il le dire, affective.

C’est qu’il s’agit ici de deux peintres, et que le regard porté par Liron est nécessairement celui d’un artiste plongé aussi dans ce travail avec/contre la matière, la ligne, la figure — de là le frottement de deux regards (l’un regardant, l’autre regardé : mais selon quel point de vue ?) qui font fonctionner la peinture comme pratique, et non pas seulement comme objet clos, discipline définitivement énoncée par ceux qui se prétendent seuls dépositaires de son histoire.

Ainsi le texte, travaillant de l’intérieur la question posée aux toiles (ou élaborée par elles), dépasse-t-il de loin le strict cadre qu’il se donne au début pour traverser, à travers Agostini, un questionnement plus global sur la nature du geste pictural : c’est alors toute une puissance du signe peint qui se donne lire — une tentative de généalogie sans origine de la figure, en tout cas, sans origine déterminée, puisant dans l’origine mouvante, archétypale, immanente, tout un foisonnement de lignes surgies pour celui-là même qui les composent. Ce qui se dessine deviendrait à la fois une confluence entre jonction des origines et appel à l’inconnu au-devant de soi : sujet plié dans la matière qu’il constitue, qui le constitue.

Si Jérémy Liron appelle à lui la pensée, décisive sur ces questions, de Deleuze, c’est à Michaux qu’on pense aussi — cette épaisseur de signes indéchiffrables dont on se met en quête et qu’on ne fait que prolonger, vie dans les plis.

Jérémy Liron, au centre de son texte, rencontre la figure du nœud pour rejoindre les toiles de Philippe Agostini : le nœud comme notion propice à nommer ce qui se joue dans le rapport à la toile et au monde qu’elle envisage — et à notre tour, lecteur, de considérer le nœud de cette relation, de se placer dans ce nœud-là du livre, entre une écriture et un geste, celui de nommer et celui de peindre, sans que l’un ne préexiste à l’autre.

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Olivier Toussaint & Daniel Bourrion | Chemins

cover-portfolios-14Le chemin est depuis si longtemps une image de l’écriture qu’elle s’efface souvent sous le prétexte qui l’a fait naître : mais lorsque des auteurs s’emparent littéralement de ce mot pour en faire une forme même de la narration ou de l’incantation, et c’est en retour tout ce qui fonde le chemin comme écriture qui renouvelle notre perception du geste même de nommer, de raconter ; ce mouvement d’appel au monde dans le geste qui voudrait s’en approprier la distance et ce qui la réduit : l’approche du réel.

Chez Gracq, Simon, Michaux, pour citer des désirs radicalement différents de se constituer en cette image, le chemin est convoqué dans sa force de propulsion, en-avant décisif qui emporte : au-devant le monde avalé par la route sous le pas. Sans doute y-a-t-il, dans cette image, le dépôt du vieux mot de vers — le versus, sillon sur lequel passer et repasser ; et en lui interroger ce mystère où le creuset vertical du sol se fait dans l’avancée horizontale du monde.

Chez le photographe Olivier Toussaint, dans les montagnes qu’il arpente, le chemin surgit en ligne de crête, se fraie comme des rides sous la main, sans logique véritable, sans direction sûre : seulement dans le tracé qu’on devine, c’est toute la possibilité d’un horizon ou du sens qui se déploie, difficilement, menacée par l’effacement de tout un paysage — âpreté du chemin seulement dessiné par les marcheurs, et parfois, dans l’abstraction de la photographie qui se pose sur un détail, c’est la pierre même qui se change en chemin, la nature sauvage qui oriente le regard.

Quand s’en saisit Daniel Bourrion, qui travaille sur son site Terres une langue elle-même élaborée en route (et sur son site, on peut d’ailleurs lire les textes comme ils ont été écrits, avec retours, corrections, lettre après lettre, à l’avancée qui la produit), c’est naturel que la photographie et le chemin sont appréhendés d’un seul mouvement, de quelques mots jetés comme la jambe sur la pente. L’articulation de l’écriture et de l’image se situerait bien dans cette tension : se frayer une voie entre deux espaces immenses de solitudes sur un chemin qui en serait à la fois le terme de séparation et ce qui les relie, à gauche et à droite : et au-devant de soi, toute une fin des choses qui s’élancent et qu’on ne cesse pas de ne jamais rejoindre.

Arnaud Maïsetti


Biographies

Olivier Toussaint est né en 1969 à Strasbourg. A l’issue des l’école des Gobelins (photographie), il travaille dans l’image publicitaire puis gère un gîte de montagne avant de partir explorer le monde en voilier durant une année pour réaliser le documentaire « Des milles et des sens ». Revenu sur la terre ferme, il se consacre à présent exclusivement à la photographie.
- le suivre sur son site.

Né en 1967 en Lorraine, Daniel Bourrion a publié en revues, en recueils, par actions et par omissions. Après les publications d’Une paupière à la fenêtre aux éditions de l’Estocade en 1998, Pose(s) Café, réalisé en collaboration avec Olivier Toussaint et Jean-Christophe Diedrich en 2000, Répons co-écrit avec le poète Saïd Dib pour les éditions de la Dragonne en 2003, ou encore Chemins du vagabond publié aux éditions de l’Arbre en 2004, il migre actuellement vers le tout-numérique et, entre autres, assure une permanence sur le Net par ses Terres… qu’il conçoit comme un atelier à ciel ouvert. Ses derniers textes longs (Incipit, 2008 et En ce soir, 2009) sont disponibles sur publie.net.